dimanche 30 septembre 2018

CLIMAT, NIVEAU DE LA MER, EFFETS MULTIMILLÉNAIRES.

Lectures de Jacques Dubochet : avril 2016, 360 – 368. Nature climate change 6

Conséquence de la politique du 21e siècle sur le climat et le niveau de la mer des 10 millénaires à venir .     P.U. Clark, ... T.F.Stocker, ... G.-K. Plattner.

Quand on pense à l’échauffement climatique, on pense à nous, nos enfants, nos petits enfants même, mais comment penser beaucoup plus loin ? Paris s’est penché sur ce qu’il adviendra à la fin du siècle, mais rares sont ceux qui mettent l’échauffement climatique dans sa juste échelle temporelle. C’est le sujet de ce papier. C’est impressionnant !
La figure 1 (ci-dessous) dit presque tout. D’abord, elle montre comment les évènements actuels sont extraordinaires et brutaux. Considérons 1b. Il y a 20'000 ans, nous étions au plus fort de la dernière époque glaciaire. La température était de 4° inférieure à la température actuelle. La concentration en CO2 était de 190 ppm. 10'000 ans plus tard, la concentration en CO2 était montée à environ 270 ppm, les glaces avaient fondu, le climat était devenu tempéré. Il est à peu près resté stable jusqu’au siècle passé. L’humanité a bien profité de ce temps, qu’on appelle l’holocène, qui lui a permis de devenir sédentaire, agricole et industrielle. L’époque ne fut pas tout à fait stable quand même ; il y a eu des moments où la température a varié de jusqu’à ±0.85°. La petite époque glaciaire du 12e au 17e siècle dont les peintures de Breughel illustrent la rigueur n’était due qu'au tiers de cela.  Notons que 0.85° correspond à l’élévation anthropogénique du dernier siècle – à la différence près que la variation actuelle est 10 fois plus rapide.
Qu’on le veuille ou non, le temps de combustion de gaz à effet de serre dans lequel nous nous vautrons ne durera pas. On peut jouer aux fous du CO2 encore quelques décades, mais la saillie s’arrêtera vite, soit parce que nous aurons décarboné notre civilisation par la sage politique décidée à Paris (zéro C avant 2050), soit parce que la décarbonation se fera par disparition des perturbateurs - notre civilisation ne tiendra pas 4° ou plus! Les anglophones appellent « draw down » le moment ou la concentration en CO2 recommence à diminuer. Quatre scénarios sont envisagés, le plus aimable correspond à l’objectif des 1.5° demandé par la COP21. Le plus dur est à 4 fois cette dose. L’effet estimé serait alors de 4,5°. Il est facile d'imaginer bien pire.
Si la montée de la concentration de CO2 et de la température sont très rapides, la redescente après draw down sera beaucoup plus lente. Il faut la compter en dizaines (pluriel) de milliers d’années.
Take home message : sur les graphes b et c de la figure, il n’y a que quelques années entre le cercle bleu foncé du présent et le carré rouge dénotant le moment où nous commencerons à freiner sérieusement notre folie. Eh oui, nous vivons actuellement un moment critique, quelques années de plus ou de moins déciderons de l’ampleur de la catastrophe que l’humanité devra surmonter durant les prochaines dizaines de milliers d’années !
Le problème est philosophique: que nous importent nos lointains descendants ? À mon sens, ce n’est que notre étroitesse d’esprit et notre égoïsme qui peuvent motiver notre indifférence.    

Clark, P. U., Shakun, J. D., Marcott, S. A… T.F. Stocker, . . . Plattner, G.-K. (2016). Consequences of twenty-first-century policy for multi-millennial climate and sea-level change. Nature Climate Change, 6(4), 360-369. doi:10.1038/nclimate2923

mercredi 12 septembre 2018

La révolution du partage – pourquoi, comment?

Depuis des années, l'émergence de grands donateurs individuels tels que Bill Gates et Warren Buffett, qui ont lancé en 2010 la charte «The Giving Pledge» et consacrent des milliards à des actions de développement (notamment dans le domaine de la santé, pour Gates), est un phénomène interpelant – y compris pour l'auteur de ces lignes, coopérant durant six ans dans les années 1970 et qui voyait l'aide au développement plutôt comme l'affaire des gouvernements ou d'associations «non personnalisées ». Ce mouvement, un vrai changement de paradigme, auquel s'associent maintenant Jeff Bezos, d'Amazon, et Mark Zuckerberg, de Facebook, est à l'évidence significatif et il ne s'agit pas de s'y montrer hostile – notamment compte tenu de la stagnation, voire la diminution des engagements publics (et même si ces philanthropes décident des objectifs des programmes qu'ils financent, ce qui peut poser question). Dans un article étoffé à ce sujet [1], Julie Rambal relève que la finance nouvelle génération va dans le même sens: «selon un sondage de U.S. Trust, trois quarts des millenials accordent la priorité aux objectifs sociaux dès qu'ils investissent».
Dans son numéro du 28 mai 2018 consacré aux «Next Generation Leaders», le magazine Time cite Chris Long, 33 ans, star du football US qui a donné l'entier de son salaire de base 2017, un million de dollars, à des œuvres caritatives, tout en apportant son aide pour rassembler deux millions supplémentaires – affirmant vouloir «tirer chaque goutte de mon potentiel pour améliorer les choses autour de moi». Une telle philanthropie privée n'a pas vocation à être seulement le fait de gens (très) riches. Selon Alexandre Mars, serial entrepreneur français quadragénaire qui a fait fortune en créant et revendant des entreprises aux Etats-Unis et se veut aujourd'hui «activiste du bien social », un mouvement large, sociétal se marque [2]. «Il y a une évolution réelle, une quête de sens de plus en plus partagée. Pas chez un nombre limité de philanthropes mais de nombreuses personnes aimeraient en faire plus, qui auparavant avaient des barrières à le faire […] Les générations précédentes s'intéressaient au moi, à toutes ces choses qui relevaient de notre nombril. Celle qui arrive veut clairement inscrire son histoire dans une optique plus large, elle exige de travailler dans une entreprise qui fait sens. […] Aujourd'hui, la deuxième question qu'un candidat pose dans un entretien d'embauche, ce n'est plus la taille du bureau ou si le bureau donne sur le lac, c'est 'Quelle est votre action sociale?'» [2]. 
«Cela est en rapport avec ce que nous voyons tous les jours, toutes ces inégalités que nous ne pouvons plus ignorer.» Mars vient de publier La révolution du partage (Flammarion, 2018) et, pour donner aux gens des pistes sur comment s'y prendre pratiquement, il a créé une start-up dénommée Epic.Peter Singer, le philosophe australien qui enseigne l'éthique à Princeton (et a souvent pris des positions décoiffantes, notamment sur les droits des animaux), s'intéresse au sujet, sur un mode objectif, utilitariste: «L'altruisme efficace est à la fois une philosophie et un mouvement social consistant à utiliser une démarche scientifique pour trouver les moyens de faire le maximum de bien […] C'est très bien de donner, mais il faut le faire intelligemment» [3]. Il cite le cas d'un de ses brillants étudiants qui, alors qu'il pouvait faire un doctorat de philo à Oxford, a choisi de se faire embaucher par un cabinet financier de Wall Street, après avoir calculé qu'il pourrait alors donner bien plus à des associations caritatives. Et de mentionner la création par des altruistes efficaces de «meta-charities» qui évaluent le travail d'autres organismes de bienfaisance (des méthodes «froides»… au risque peut-être de dérives technocratiques? –

notes de Jean Martin :

Révolution du partage? Well… beaucoup seront d'accord avec l'idée comme principe général, mais il y aura plus de réticences si elle nous touche directement, près de soi et de ses intérêts – le syndrome connu du NIMBY («Not in my backyard» – pas dans mon jardin). Au vu de certaines discussions sur les revenus médicaux, un meilleur partage ne devrait-il pas être réalisé au sein de notre propre profession – les faits montrent que c'est loin d'être facile. Pour avancer dans le bon sens, peutêtre avons-nous besoin d'une nouvelle éthique de la créativité, pour laquelle plaide Johan Rochel, jeune juriste et philosophe suisse qui se fait entendre [4]? Ou encore de nous laisser convaincre que l'espèce humaine, plutôt que d'être fatalement marquée par la compétitivité, voire l'agressivité, est la plus coopérative du monde vivant, comme l'affirment Servigne et Chapelle dans un ouvrage qui retient l'attention [5].

1 Et soudain la finance devint altruiste (article de J. Rambal). Le Temps, 30 décembre 2017, p. 6.
2 La révolution philanthropique est en marche! (interview par A.-S. Sprenger). Le Temps, 26 mai 2018, p. 28.  Voir aussi: Alexandre Mars, Le sens du partage. www. lexpress.fr/actualite, 2 juillet 2018.
3 La nouvelle éthique du don (interview par L. Geffroy). Le Temps, 30 juin 2018, p. 28.
4 Le Temps, 20 février 2018, p. 10.
5 Servigne P, Chapelle G. L'Entraide, l'autre loi de la jungle. Paris: Les Liens qui libèrent; 2017.

BULLETIN DES MÉDECINS SUISSES – SCHWEIZERISCHE ÄRZTEZEITUNG – BOLLETTINO DEI MEDICI SVIZZERI 2018;99(37):1252                      Date de publication : 12.09.2018 
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SANTE PUBLIQUE ET SOCIETE/ Jean Martin